Les grandes écoles ont cette étrange tradition qui consiste pour les anciens à "passer le flambeau", dans un esprit corporate et familial des plus paternalistes. Cela se manifeste dans les associations où les plus vieux forment les petits nouveaux (dans l'espoir parfois vain que l'asso survive à ces derniers), mais aussi par le réseau d'anciens qui nous pistonnent pour les stages (enfin, dans mon cas, ça m'a fait avoir un stage une fois), ou encore par les réunions informelles où les gens de Master 2 tuyautent les plus jeunes. Perso, j'estime n'avoir pas grand'chose à apporter à un(e) petit(e) jeune qui voudrait faire mon parcours. Mais il y a un événement, survenant inévitablement chaque année en octobre, auquel je participe volontiers. Il s'agit de la soirée parrainage. Rien à voir avec du bizutage, loin de là (on laisse ça au week-end d'intégration, où le "bizutage" était d'après mes souvenirs rigolo et bon enfant... bref nous nous ménageons, on est entre gens de l'élite de la nation, bordel). Juste une occasion de plus de boire dans notre vie d'étudiant, en tentant de guider un malheureux individu à peine bachelier dans les méandres de notre administration/ scolarité/ vie sociale/ vie alcoolique... Et cette soirée parrainage, c'était hier soir. Nos petits chaperons rouges sont venus un par un apporter à leurs vieux parrains et marraines leur bouteille d'alcool, leur paquet de chips ou leur pâté (!!) pour contribuer à une très conviviale pré-soirée, suivie de la vraie soirée vers minuit.Le grand apéro est chaque année organisé sur la place de la Victoire vers 22h, et tout le monde est le bienvenu. Les élèves de première année sont invités, dans la semaine précédente, à s'inscrire pour être parrainés. De leurs côtés, les élèves des autres promos (de la deuxième à la dernière année), peuvent sur la base du volontariat choisir d'être parrain ou marraine. Les listes ainsi établies sont plus ou moins arbitrairement mises face à face, et chacun se retrouve alors avec un parrain ou un filleul, de préférence de sexe opposé. C'est ainsi que, depuis ma deuxième année, j'ai accumulé quelques six filleules (ou plutôt fillottes). Contrairement à certains de mes camarades de jeu, d'ailleurs, je me souviens du prénom de chacune d'elles: Anne, Charlotte, Marie-Anne, Delphine, Maéva, et la dernière en date Laure (alors, vous autres, vous vous souvenez des vôtres?).
Une fillotte fort sympathique, cette année. Ma dernière fillotte. Une toulousaine marrante, mais qui a un défaut terrible: elle est ponctuelle. Elle s'est pointée à la pré-soirée chez les grognasses à l'heure, alors que je suis arrivé avec une demi-heure de retard. Je suis un parrain qui assure grave, malgré tout, puisque lorsqu'elle a loupé le dernier tram elle a pu dormir dans le clic-clac de mon salon. C'est une manière comme une autre de se rattraper d'un retard. Le fait que je boive quelques malheureuses vodkas qui compromettaient mon articulation ne m'a pas empêché de lui parler et de passer un très bon moment. Bon, le Méri a un peu essayé de me la piquer (ce naze a séché le début des cours, du coup il ne s'est pas inscrit pour être parrain), mais il s'est vite trouvé des fillottes de substitution. Nous sommes tous arrivés à la Victoire en plein pendant la bataille: tout ce que l'école compte d'alcooliques mondains était présent. J'ai un peu perdu tous mes potes dans ce marasme, pendant que les grognasses faisaient n'importe quoi avec des gars de l'école. Je croyais d'ailleurs, sur ce dernier point, que ça allait à l'encontre de tous leurs principes. Mais elles ont bien profité de leur soirée, avec un lendemain vécu très différemment: alcoolisme et émotions les font souvent sur-réagir. Qui a dit qu'elles avaient le quotient émotionnel d'une ado de 14 ans blindée d'hormones? Cacahuète est toute émoustillée par ses baveuses retrouvailles avec une vieille connaissance, Macha a lancé le mélodrame qui déclenchera sa future cure de Lexomil, Mirabelle a passé la journée à vomir le choc de sa vie: oui, un hétéro qui essaye d'être pote avec toi ET de te choper pendant les soirées où tu es bourrée a des idées derrière la tête... De toute façon, moi je n'ai rien vu, j'étais déjà rentré pour péniblement déplier mon clic-clac pour ma fillotte et m'effondrer sur mon lit pour y transpirer l'alcool et le tabac sur toute ma peau. Beuh.
Bien remis ce mid... euh, ce matin, je n'ai pas été transcendé, de retour en cours, par le nouveau prof de TD d'économie, supposé être une sorte de modèle-type du "nouvel hétéro": lunettes fashion, veste en velours rasé, débit de parole très assuré du mec qui bosse en com', beaucoup trop de cheveux. Les grognasses, encore à 0,5 grammes depuis hier soir, sont évidemment tombées amoureuses. Et pour la dernière fois DE NOS VIES, nous nous sommes battus comme des collégiens pour récupérer les meilleurs exposés du programme. Encore une sensation étudiante qui s'est envolée sans qu'on s'en aperçoive.






